VASCA (Jean)

Élevons la voix pour dire que Jean Vasca n’a pas la place que son œuvre - l’une des plus exigeantes du dernier tiers de siècle - réclame et mériterait. L’absence de Vasca, durant cette même période, de la programmation des radios est scandaleuse quand on la met en parallèle avec les nombreux articles, dans la presse spécialisée et même ailleurs, consacrés à Jean Vasca lors de la parution de l’un ou l’autre de ses disques, sans parler de la moisson de prix Charles Cros et consort récoltés par l’intéressé. Cette dernière donnée ayant pu accréditer l’idée que Vasca serait un “chanteur intellectuel” : une terminologie pour le moins absurde si l’on entend, pour l’expliciter, évoquer la qualité poétique de ce répertoire.

Après deux disques confidentiels, Jean Vasca se fait connaître en 1967 avec l’album “L’ange exterminateur”. Il y a là un ton et un climat musical susceptible d’évoquer la “rive gauche”. Mais quelque chose en plus, proche du surréalisme, entraîne Vasca vers d’autres rivages, moins explorés. On apprend que l’auteur est de tous les voyages (Voyager). Et l’on voyage sans billet avec un tel pilote : il suffit d’apporter sa disponibilité et son goût de la poésie. Dans cet “Ange exterminateur” la voix manque parfois de fermeté. Une restriction, tout comme les réserves portant sur l’accompagnement musical, qui va se trouver balayée lors de la sortie de l’album suivant, trois ans plus tard.

Celui-ci, “Vivre en flèche” (avec Vivre en flèche comme vigie), reste à ce jour le “disque phare” de Jean Vasca. Cet album n’a pas pris une ride, contrairement aux disques de la période suivante, d’une facture musicale pourtant plus “moderne”. Le voyage entamé dans le disque précédent se poursuit avec Voyage au bout de la ville : une ville hallucinée jusqu’à l’éclaircie du dernier couplet (“Au loin la saison tremble et mêle à nos sueurs / ses rêves ses rosées dans les années lumières ). Clin d’oeil à Rimbaud : Corbeaux (“Il y a quelque chose dans l’air / Qui nous désamorce de vivre : Vasca habite le cri comme d’autres une demeure, c’est la leçon de Corbeaux). Plus apaisé : Nous n’aurons de château (ou le château comme métaphore, c’est à dire “l’englouti , “le lointain , “la solitude ), avec cette promesse : “Nous n’aurons de châteaux qu’au-delà de nous mêmes . Dans la superbe Naître l’image poétique devient fulgurance pour exprimer l’altière révolte du texte (“Un épis réfractaire lève en nous son blé noir ). Une telle chanson aide à vivre : “Un soleil inconnu / Un jour nous fera naître , n’est ce pas. L’écarlate et l’outremer (“Écarlate / C’est une fièvre à brûler l’ombre et l’effigie / Outremer / C’est l’arbre à musique où mes rossignols font leurs nids ) permet d’évoquer le travail de Barthelemy Rosso, l’arrangeur du disque (qui lui doit beaucoup) particulièrement inspiré sur dans cette chanson. Même chose pour Prière (sur un poème d’Antonin Artaud) : une guitare électrique au premier plan parait vouloir disputer aux mots le vertige de l’hallucination. On y entend (presque) la voix d’Artaud.

L’album qui suit (“Un chant”) continue de creuser ce sillon, un ton en dessous cependant. Seule la chanson-titre peut être comparée aux meilleures chansons du disque précédent. Un an plus tard, le solaire “Midi” témoigne d’une belle santé musicale. L’arrangeur Michel Devy en porte la responsabilité (on remarque, en particulier sur Midi, le violon de Jean-Yves Rigaud). Cette évolution va s’accentuer avec les albums sortis durant la seconde partie des années soixante-dix (tous arrangés par Michel Devy). Ce soleil qui “avance à pas d’incendie contamine plus les musiques qu’il n’irradie les textes. Vasca fait alors du Vasca, et l’on perd quelque peu le “soleil noir de “Vivre en flèche”. La première partie des années 80 n’apportera sous cet angle rien de nouveau.

Il faut attendre le disque paru en 1994, “L’atelier de l’été”, pour relever un changement de cap. Cet album, le meilleur de Jean Vasca depuis “Vivre en flèche”, porte en creux l’écho d’une disparition, celle de Léo Ferré (“Léo s’en va / Chanson sans voix / La scène vide / Le cœur se vide ). Cet “Atelier de l’été”, et le disque suivant, “En attendant les orages”, s’inscrivent tous deux plus qu’auparavant dans un registre classique : à l’instar de J’avance j’avance, Ici, du vague à l’âme de Un verre de bues (“Un spleen opaque / La tête dans l’sac / Un blues pour rien / Demain les chiens), pour le premier album ; de Rêver à l’ombre des treilles, du symphonique Épitaphe (nous recommandons aux “sourds” qui font la fine bouche devant le “Vasca musical” d’écouter attentivement le morceau orchestral conclusif de cette chanson), pour le second. Plus surprenant, plusieurs chansons traitent de sujets politiques ou davantage liées à l’actualité) : Sauf qui peut sauf qui veut d’abord, La petite bébête et Les moules (“Allô lobbies lubie d’Ubu / R’cuisinez moi le cuit du cru / Vite la cuvette là j’vire au vert / Vos champignons m’restent en travers ) ensuite. Avec cette dernière chanson on découvre un Vasca que l’on attendait pas et qui surprend agréablement. Jean Vasca nous administre la preuve que l’on peut atteindre sa cible dans le domaine “politique” sans pour autant faire de concessions sur le style.

Les deux albums qui suivent creusent les mêmes sillons. Dans le premier, “La machine imprévisible”, la chanson titre, ainsi que Montreurs de mots crocheurs d’images, Comme qui dirait, Étrange affaire et Tenter ô tenter de vivre rendent compte de l’étendue du registre de Vasca. Plus en retrait, “Le fou sacré” n’en contient pas moins la chanson qui pourrait résumer l’itinéraire, la démarche et l’exigence de ce chanteur “pas tout à fait comme les autres”. Le siècle se ferme avec Ceux qui n’ont jamais trahi pour Jean Vasca : on apprécie la manière (“Ceux qui sont dans l’axe du chant / Toujours du poème vivant / Les fidèles qui restent debout / Qui résistent encore malgré tout / A colmater toutes les fissures / D’un rêve qui a la vie dure / Compagnons d’une rive à l’autre / Que cette chanson soit la votre / Je veux saluer ici / Ceux qui n’ont jamais trahi ).